« Le chemin est encore long pour réduire notre empreinte environnementale »
Le jeune cofondateur et directeur d’exploitation de Windelo (30 ans seulement) aborde les défis d’un chantier écoresponsable dans le nautisme avec un savant mix d’enthousiasme et de recul réfléchi. Son constat est limpide : si le cap à suivre est bien fixé, les difficultés rencontrées ne sont pas négligées. Construction et usage innovants sont bien sûr les clés pour que la plaisance devienne écoresponsable, mais le chemin est encore long avant de réduire significativement notre empreinte environnementale. Naviguer green passe d’abord par une nécessaire prise de conscience des utilisateurs et des fournisseurs.
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Publié le
26/06/2024
Par
Nicolas Massines
Numéro :
HS22
Parution :
Jul.
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Aug.
2024
Gautier Kauffmann : Elle provient de nombreux constats, tout simplement. Je suis tombé sur des bancs de plastique lors d’une traversée sur Minorque, j’ai vu mon grand-père vendre sa maison sur l’Atlantique parce qu’il n’y avait plus rien à pêcher et plus récemment, une de nos collaboratrices qui s’est mise à la voile a dû annuler sa navigation pour cause d’alerte pollution.
MM : Comment cet engagement s’est traduit lors de la création de Windelo ?
GK : Au départ, ce que nous voulions avec mon père (Olivier Kauffmann, second cofondateur de Windelo, NDLR), c’était de proposer des catamarans performants, marins et innovants. Mais en 2018, on s’est dit qu’on ne pouvait pas lancer un nouveau chantier sans tout mettre en œuvre pour protéger le milieu marin. Nous étions bien conscients que personne n’achèterait un catamaran un million d’euros juste parce qu’il est écoresponsable ; notre idée, c’était de concevoir un très bon multicoque et que son caractère green soit un vrai plus. Cette vision s’est avérée juste puisque, parmi nos clients, certains viennent vers Windelo parce que l’argument de l’écoresponsabilité compte beaucoup. Je crois que les personnes qui sont sur notre segment de catamaran de plaisance de plus de 50 pieds ont les moyens d’investir légèrement plus pour un modèle qui a plus de sens et pour qui la valeur d’estime sera supérieure.
MM : Où en est-on de la transition écologique dans le nautisme aujourd’hui ?
GK : Nous en sommes aux prémices… Pour autant, Windelo amorce bien le chemin et ça commence à bouger du côté d’autres chantiers. Globalement, notre société occidentale commence à prendre le virage… mais il faudrait faire bien plus vite et plus fort !
MM : A quels problèmes êtes-vous confrontés ?
GK : Nous sommes les acteurs d’un challenge permanent ; ça nécessite beaucoup de R&D et d’investissement dans l’innovation pour permettre de trouver des alternatives écoresponsables et de les améliorer encore. On obtient de vrais succès avec les matériaux structures en divisant par deux l’empreinte carbone, mais, dans d’autres sujets comme la sellerie ou l’emménagement intérieur, nous ne sommes pas encore au rendez-vous.
MM : Est-ce que le succès tient au financement et à la recherche ?
GK : Oui, cela doit passer par de la recherche, des moyens, et bien sûr de l’innovation. Windelo se démarque sur ce point ; innover, c’est une obligation pour devenir écoresponsable. C’est coûteux, ça prend du temps et c’est technique. Cela concerne nos choix de construction, de structures et de matériaux employés. Reste que certains fournisseurs sont appelés également à jouer le jeu : on peut prendre l’exemple d’un fabricant de mâts qui utiliserait 100 % d’aluminium recyclé, mais cela se décline aux voiles, aux aménagements intérieurs et à tous les composants d’un multicoque. Notre expertise porte également sur le système de propulsion, mais là aussi, on s’appuie sur les équipementiers quant au développement des moteurs, des batteries et des performances de l’hydrogénération. C’est donc la filière globale qui doit s’orienter vers l’écoresponsabilité pour parvenir un jour à proposer un bateau à zéro empreinte carbone et recyclable. Nous sommes évidemment en interaction avec de nombreux fabricants à ce sujet.
MM : Les clients sont-ils en quête d’un moindre impact environnemental ?
GK : Absolument, et d’ailleurs, je préfère décomposer cet impact ; quand on fait des analyses de cycle de vie, on a la construction, l’usage et la déconstruction. Ce sont donc les trois sujets qui intéressent nos clients. Aujourd’hui, chez Windelo, nous sommes plus en avance et plus forts sur la partie construction, notamment via l’éco-composite et l’usage, car nos catamarans sont autonomes en énergie verte et en propulsion électrique. En revanche, sur le volet déconstruction, c’est la filière globale qui doit s’organiser, même si techniquement e basalte que nous utilisons a des propriétés de recyclage de par sa composition chimique bien meilleure que la fibre de verre. Le basalte peut en effet être chauffé pour être recyclé sans dégradation significative de performance mécanique, contrairement au verre. Nous tablons d’ailleurs sur une durée de vie de nos catamarans d’au moins 50 ans.
MM : Avez-vous déjà des retours d’expérience sur des navigations longues et exigeantes ?
GK : Oui, nos catamarans naviguent et sont taillés pour avaler des milles. Notre premier Windelo 50 a fait une belle boucle de l’Atlantique : 20 000 milles en passant près du Groenland et en Islande, c’est-à-dire sans échapper aux grosses mers… Au final, ce multicoque est revenu avec zéro problème structurel. Ce volet construction, c’est 2 ans de R&D effectués avec le laboratoire des mines d’Alès en éprouvant les caractéristiques du matériau et son cycle de vieillissement. On est d’ailleurs extrêmement encadrés par la certification CE quant à la résistance des matériaux et des échantillonnages.
MM : Vous avez ouvert le marché US ; est-ce que l’argumentaire écologique porte autant qu’en Europe ?
GK : Nous sommes implantés sur le marché américain en réalité depuis 3 ans, mais nous sommes désormais représentés depuis fin 2023 par Just Catamarans. Windelo était pour la première fois présent à un salon nautique américain en février dernier à Miami. Les Etats-Unis sont la nation mère de Tesla, et le marché est tellement vaste qu’on a même des prospects insensibles à l’écoresponsabilité mais à qui nos Windelo plaisent… pendant que d’autres viennent nous voir car ils sont propriétaires d’une voiture électrique.
MM : Quels sont les prochains marchés que vous visez ?
GK : On a déjà une clientèle internationale hors d’Europe qui achète en direct nos multicoques, mais stratégiquement, nous allons renforcer la Méditerranée de l’Est et l’Australie.
MM : Quelles sont les personnalités ou entreprises qui vous inspirent en écologie ?
GK : Il y en a plein, mais en dehors du nautisme, Tesla est un modèle assez inspirant dans sa capacité d’innovation et la mise en œuvre d’infrastructures spécifiques. On a des retours clients qui nous disent que cela fait du bien d’avoir un petit Tesla dans le nautisme !
Gautier Kauffmann à Canet-en-Roussillon devant un New Windelo 54 Yachting amarré devant le chantier.