Un architecte génial et autodidacte
Au cours de ces douze dernières années durant lesquelles j’ai rédigé des portraits des grandes figures de l’univers des multicoques, aucun architecte naval, designer ou skipper de renom n’a manqué de citer le nom de Nigel Irens parmi les maîtres du dessin des multicoques. Aussi inspiré qu’inspirant, l’autodidacte britannique est à l’origine de bien des vocations, mais surtout de nombreux trimarans et catamarans qui ont marqué l’histoire de la course au large, tant par leur élégance que par leurs performances.
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Publié le
21/03/2024
Par
François Trégouët
Numéro :
224
Parution :
Apr.
/
May.
2024
En trois heures d’entretien assuré moitié en anglais, moitié en français « appris sur les pontons », nous allons croiser les plus grands noms des faiseurs de multicoques, un véritable panthéon de la voile sur deux ou trois coques. Il y a là bien sûr les pionniers anglo-saxons – Dick Newick, Tony Bullimore et un certain Canadien, Mike Birch. Autodidacte à 100 % faute, « à l’époque », de formation spécialisée, Nigel travaille pour un constructeur de trimarans de Bristol, lorsqu’il rencontre justement Mike en 1976. Le Val 31 avec lequel le skipper vient de terminer la Transat anglaise chavire lors de son retour vers l’Europe. Nigel aide son skipper à le restaurer et embarque avec lui pour le Tour des îles britanniques. Devenus amis, ils rallongent ensemble le mythique trimaran jaune, Olympus, avec lequel Mike remportera la première Route du Rhum. Nigel dessine alors, pour lui-même, son premier trimaran, Gordano Goose (actuellement en vente sur www.catamaran-occasion.com/). Il remporte à son bord sa première et unique course en solitaire, les 24 heures de Saint-Malo, juste devant un certain…
Philippe Poupon. De quoi commencer à se faire un nom de l’autre côté de la Manche. Mais c’est le navigateur britannique Tony Bullimore qui sera son premier client, avec le trimaran IT82. Suivront le catamaran Vital de Mike Birch, classé troisième de la Route du Rhum 1982, et puis le magnifique Apricot, pour Tony Bullimore à nouveau. Ce trimaran aussi élégant que performant gagne toutes ses courses en 1985 – il est notamment vainqueur du Tour des îles britanniques 1985. Lors du Tour de l’Europe cette année-là, l’équipage remporte toutes les étapes et finit « deux jours devant tout le monde » à Toulon grâce à une des géniales intuitions de Nigel : quand tous les rivaux d’Apricot tentent encore de descendre plein vent arrière sous spi symétrique, comme sur un monocoque, l’architecte a l’idée d’envoyer une voile plus plate, dans un matériau léger mais plus raide que le nylon. Le gennaker était né. Il lofe franchement, s’écartant de la route directe, mais passe de 2 à 7-8 nœuds. Nigel, avec humilité, parle de « chance » et de « hasard », mais il a en réalité inventé une nouvelle façon de naviguer, dans laquelle la ligne droite n’est pas la plus rapide. Désormais, la vitesse des multicoques permet de choisir sa météo.
Les Français sont définitivement sous le charme. Notamment Philippe Poupon, qui vient de voir son catamaran géant se briser lors de cette même course. Alors le skipper français décide de confier le dessin de son futur multicoque à ce Britannique qui semble si talentueux. « A l’époque, il n’était pas possible de dessiner depuis l’Angleterre, Jean-François de Prémorel, chargé de la construction des multicoques de course chez Jeanneau, n’avait même pas de fax ! Alors je suis descendu travailler en France, aux Herbiers, et j’allais souvent à La Trinité où je retrouvais Mike. » Après la victoire de Philou sur Fleury Michon VIII dans la Route du Rhum 1986, avec 48 heures d’avance sur Bruno Peyron, les commandes affluent. Le trimaran Laiterie Mont Saint-Michel (1987) d’Olivier Moussy, puis Fleury Michon IX (1988), toujours pour Philippe Poupon, construit spécialement pour la Transat anglaise 1988. Le trimaran remportera la course, avant de passer aux mains de Florence Arthaud. Nigel voue une véritable admiration pour les marins français, et notamment les plus taiseux, ceux qui ne se mettent pas en avant, ne sont pas des « m’as-tu-vu » (expression exprimée en français lors de notre entretien) les Tabarly, Birch, Joyon – pour lequel il dessinera Idec. Sûrement parce que Nigel leur ressemble un peu.
L’architecte dit adorer les idées originales, défricher des terres inconnues, « thinking out of the box ». « Je pense que j’ai eu la chance d’être au bon moment au bon endroit, analyse-t-il, car en réalité ce n’était pas difficile pour moi de sortir des sentiers battus précisément parce qu’il n’y avait pas de « box ». Quand on a conçu Gordano Goose, on a juste essayé d’imaginer comment on pouvait faire, en s’inspirant un peu de ce que faisait Dick Newick et de l’expérience que nous avions du Tour des îles britanniques, mais je n’avais aucun cadre, juste un mec génial en structure, originaire de Bristol lui aussi. Au fil des années, il y a eu de plus en plus de données disponibles, mais dans ces années pionnières il fallait être très ouvert à de nouvelles idées et être capable de dire “ allez, on essaye ça ”. Mais à partir des années 2000, j’ai réalisé que la boîte se remplissait et qu’il y avait des gens comme Guillaume Verdier. Plus jeune que moi, cet architecte talentueux est arrivé dans un monde dans lequel la base de données était pleine. Et j’ai compris que je devais faire autre chose car je n’arriverais pas à concurrencer des gars comme lui. Le talent et l’inspiration ne suffiraient pas. » La vision de Nigel est sans nul doute particulièrement juste si on en juge par les propos de Guillaume Verdier, qui a écrit au sujet de l’Ultim Gitana : « On est partis de ce qui avait été initié en multicoque par Nigel Irens avec des formes très souples qui permettent de bien passer dans les mers formées. » On ne peut imaginer un meilleur retour de politesse de l’élève au maître…
Proposer une approche empirique, suivre son intuition, trouver un terrain vierge, c’est ce que Nigel Irens fera également avec les multi- powers. Invité sur une course de multicoques, il est affligé de voir le bateau média secoué en tous sens et surtout incapable de tenir la cadence des voiliers ; à son bord évidemment, il s’avère impossible de faire des images. « Alors en rentrant à la maison, j’ai dessiné un projet de trimaran à moteur, avec de petits flotteurs parce qu’ils n’avaient pas à supporter la puissance des voiles. Ce sera Ilan Voyager, un trimaran de 70 pieds avec lequel on a fait le tour de la Grande-Bretagne sans ravitaillement en 72 heures à 21 nœuds. Un bateau extraordinaire, un vrai plaisir à naviguer. Dix ans ont passé et j’ai été appelé pour dessiner Cable & Wireless, un 115 pieds, qui a établi quant à lui un nouveau record autour du monde de 22 600 milles en 74 jours (avec ravitaillements cette fois, bien sûr) ».
Les seules incursions notables de Nigel Irens dans le monde du catamaran de croisière restent très typées performance, avec les Gunboat 55 et 60. On note également le Vantage 86 Explorer, prêt à être construit. A ce jour, la dernière œuvre à trois coques de l’architecte est Paradox, un magnifique trimaran de course/croisière en carbone de 62 pieds construit à partir des moules de Fujifilm de Loïck Peyron. Ce multicoque est capable d’abattre 300 à 350 milles par jour. Pour la même raison qui l’a fait quitter le monde de la compétition, Nigel considère que son empirisme n’a plus de sens dans l’univers des multicoques de croisière. « Je travaille chez moi, suis concentré sur des bateaux à moteur. Après sept versions du même modèle, je continue à apprendre et à apprendre encore dans le but d’améliorer la stabilité et de réduire la consommation. » Cela va dans le sens de l’histoire avec le dérèglement climatique qui nous impose de réduire « vraiment et honnêtement », insiste-t-il, se méfiant du greenwashing, notre impact environnemental.
Avant de clore notre conversation, je lui demande quel bateau l’a particulièrement marqué. « La grande aventure pour moi, ça a été Formule Tag au Canada avec Mike, qui était déjà un ami de longue date. Un catamaran que je n’oublierai jamais et qui vit une sorte de magnifique retraite* à 6 nœuds », glisse-t-il dans un rire malicieux. Nigel, qui est très attaché aux rapports humains, avoue aussi avoir « toujours aimé travailler avec Loïck Peyron, un grand professionnel. En tant que designer, je peux vous dire que c’est un super gars, qui sait écouter, réfléchit beaucoup et reste toujours très agréable ». Il n’oublie pas non plus Dame Ellen MacArthur, pour qui il a dessiné le trimaran recordman en solitaire autour du monde, « une expérience merveilleuse ». A 77 ans, pour Nigel « c’est le moment où toutes les idées se rejoignent, le temps où l’intuition et les mathématiques convergent vers la bonne solution. Mais je reste persuadé qu’il y a encore des champs d’exploration vierges ».
*ndlr : sous le nom d’Energy Observer