La météo musclée rencontrée l’an passé en Martinique sur la Côte-au-vent était sûrement encore présente à l’esprit du chantier Nautitech et de Neo Marine (prestataire basé au Marin, entre autres concessionnaire de la marque) lorsqu’ils ont imaginé cette édition 2024. Las, Eole dispense cet hiver un alizé plutôt irrégulier quand il n’est pas anémique et souvent aux abonnés absents en cette nouvelle saison. Ces conditions particulièrement clémentes rencontrées par les équipages qui viennent de « transater » étaient bien sûr au cœur des premières discussions. Rassemblez des marins : il commence toujours par parler météo ! Au-delà de ce cliché, la première réussite de cet événement est de permettre à des Propriétaires – avant tout des navigateurs de tous horizons – de se rencontrer. C’est l’assurance de partager pendant trois jours des échanges particulièrement riches. Seulement deux unités sur dix étaient basées dans l’arc antillais. Les autres catamarans viennent juste d’arriver, vont bientôt partir, ou sont de passage pour un séjour à la durée encore indéterminée. Mais tous les équipages de ces Nautitech n’auraient manqué ce rendez-vous pour rien au monde, à l’image de Luc et Agnès sur Breathe, qui viennent chaque année de Guadeloupe pour participer à ce rassemblement. Si le pavillon tricolore est majoritaire, il y a aussi une croix suisse, une feuille d’érable canadienne, et des étoiles américaines, bien sûr. A bord de June, les jeunes enfants de Peter et Nathalie sont anglophones, il ne leur faut pourtant pas plus de cinq minutes sur la plage de Saint-Pierre pour se lier d’amitié avec leurs trois homologues francophones de Macoya. Les enfants se chargeront de l’ambiance sur ces trois jours, adoptant pour mascotte Chico, le fidèle basset de Bruno et Isabelle, Propriétaires du Nautitech 40 Chico Blue.
Rendez-vous au pied de la montagne Pelée
La dynamique équipe de Neo Marine a donné rendez-vous à tous les participants mercredi soir dans la baie de Saint-Pierre au nord-ouest de l’île. Pour cette première journée d’acclimatation, nous embarquons à bord du 40 Open Croix du Sud. Compte tenu des prévisions météo du jour, les Propriétaires du catamaran, Jean-Claude et Michèle, m’ont proposé de nous retrouver tôt le matin sur le ponton tout au fond de la baie du Marin. Cet abri naturel extraordinaire, fréquenté par tous les marins du monde depuis trois siècles, est aujourd’hui la plus grande marina des Antilles. Les moteurs sont en route quand la bouée de mouillage est larguée ; nous nous extrayons de ce refuge en prenant garde aux nombreux bateaux au mouillage, à l’important trafic et aux hauts-fonds en veillant à respecter scrupuleusement le balisage. Votre serviteur européen a d’ailleurs un court moment de doute quand nous semblons passer du mauvais côté d’une bouée rouge de chenal. Mais il ne me faut pas trois secondes pour me souvenir que nous sommes sur le « continent américain » et que les symboles verts et rouges sont inversés. Les 32 milles nautiques qui nous séparent de notre destination s’effectueront malheureusement au moteur, faute de la moindre brise. Passé le célèbre rocher du Diamant, occupé 17 mois par les Britanniques au début du XIXe siècle – un fait d’histoire qui n’a pas échappé à Jean-Claude –, un souffle d’air nous pousse à hisser la grand-voile. Arborer cette toile ne nous permettra « que » de diviser notre consommation de carburant par deux, et c’est donc sur un seul moteur à 5,5 nœuds que nous poursuivons notre route. Poissons volants et tortues nous distraient volontiers, mais pas assez pour relâcher la surveillance des nombreux casiers de pêcheurs, simplement signalés par deux bouteilles en plastique transparent à la surface de l’eau. Peu avant la baie de Fort-de-France, nous retrouvons Breathe, le 40 Open de Luc et Agnès, les « tenants du titre » de l’Echappée Belle 2023. Si ces régatiers invétérés sont eux aussi au moteur alors que leur horamètre indique à peine 300 h en plus de 16 000 milles de navigation, c’est que vraiment il n’y a pas de vent. Luc fera contre mauvaise fortune bon cœur en se disant qu’il aura moins de gazole à transporter pour la régate, lui qui nous avouera au dîner du lendemain ne pas avoir fait d’eau pour courir réservoirs vides ! Bien que l’Echappée Belle se veuille avant tout conviviale, et en rien une compétition sportive de haut niveau, « deux bateaux sur la même route, c’est déjà une course », me soufflait à l’oreille l’un des participants. A l’arrivée, devant la longue plage de sable gris, Guillaume, un ancien de l’équipe Neo Marine, aide tout le monde à prendre les bouées nouvellement installées. La préservation des fonds marins est une priorité urgente, mais les points de vue divergent parfois entre plaisanciers, pêcheurs et terriens. Alors la première ligne de bouées déjà installée sera reculée et la partie sud de la baie sera organisée… plus tard. En attendant, la petite dizaine de Nautitech présente fait presque surnombre. Les annexes s’alignent ensuite sur la plage : c’est l’heure de l’apéro-briefing.
Vive le Code 0 !
Le lendemain matin, la mer des Caraïbes est un miroir. Les locaux n’en reviennent pas, ils n’ont jamais vu cela. La montagne Pelée, elle, garde la tête dans les nuages, comme pour nous assurer que nous sommes au bon endroit, malgré tout. L’absence totale de vent ne perturbera pas le programme du jour, mais rendra le circuit pédestre et de découverte d’autant plus chaud. Heureusement, Nico, notre jeune guide amoureux encyclopédique de son île, veille à ce que chacun s’hydrate bien. Vestiges historiques de la ville martyre soufflée par les deux terribles éruptions de 1902 qui ont fait 30 000 victimes, champs de canne à sucre, fleurs, oiseaux, arbres, rhumerie : les sujets sont nombreux pour notre hôte intarissable, et les marins, quel que soit leur âge, ne voient pas passer l’heure et demie de marche – pourtant caractérisée par une belle déclivité. Néanmoins, personne ne rechigne à s’installer dans le bus climatisé pour monter pique-niquer sur les hauteurs de Morne Rouge, point de départ du sentier vers la montagne Pelée. A 820 m d’altitude, la chaleur se fait déjà moins oppressante et la vue panoramique est très certainement à couper le souffle… en l’absence de nuages. En redescendant, rien ne viendra en revanche perturber l’émerveillement de tous lors de la visite du Domaine d’Émeraude, Parc naturel régional de la Martinique. On y retrouve toute la riche biodiversité de l’île dans un splendide écrin. Le sentier se promène au milieu de la forêt aménagée. Nico se délecte de nous faire admirer la centaine d’espèces indigènes présentes, les plantes endémiques – sans oublier son exceptionnelle imitation du mélodieux chant du siffleur des mornes, un oiseau des Petites Antilles. De retour sur le ponton à Saint-Pierre, nous découvrons qu’une brise thermique s’est levée dans l’après-midi. Quelques housses d’annexe ont souffert du clapot, tout en faisant la preuve de leur utilité. Plus embêtant, le semi-rigide du Nautitech 46 Open Macoya se retrouve bloqué sous le quai, sans doute en raison des vagues conjuguées à la marée montante (le marnage moyen en Martinique est de 30 cm). Impossible de le ressortir. Il faudra beaucoup de patience et d’adresse à Maxime et Pierre pour démonter le moteur et enfin sortir le dinghy de là. Heureusement, à l’heure du dîner sur la plage, tout est réglé et tous les équipages se délectent des plats préparés par Ettore, le truculent patron du Bela Beach.
Convivialité de l’apéro-briefing…
Vendredi matin, toute l’équipe de Neo Marine nous a rejoints, chacun embarquant sur un catamaran différent. Mais à huit heures, au ponton où les annexes viennent nous chercher l’une après l’autre, les mines sont perplexes : pas le moindre souffle d’air en vue, la mer se confondant avec le ciel sur l’horizon. Pas de quoi cependant entamer le moral de l’équipage de Roccatéa qui nous accueille pour cette ultime journée de navigation. Lydie et Bruno, tout jeunes retraités, ont pris livraison de leur Nautitech 44 Open (coque n° 23) avant l’été. Après un petit détour par leur Bretagne Nord adorée, les Anglo-Normandes et une transat, ils sont enchantés de leur monture. Le Pacifique leur tend les bras. Pour cette Echappée Belle, ils ont embarqué leurs amis Christine et Xavier, qui ont pris le risque de délaisser leur monocoque pour quelques jours avant de fermer leur boucle atlantique à la fin du printemps. Dominique, quant à lui, est venu spécialement de Paris pour ces trois jours, c’est vous dire si l’équipage est motivé. Mais à bord de Roccatéa, si on régate pour de vrai, c’est sans se prendre au sérieux. Le comité de course ayant décidé de nous envoyer en flottille et au moteur vers Fort-de-France, l’équipage se concentre à de nouvelles activités : Domi explique les règles du bridge, tandis que Xavier prépare le meilleur ti-punch du monde (voir encadré). Quant à Christine, elle se lance dans une profonde séance d’introspection dans le cockpit, dont le confort des banquettes est sans commune mesure avec le trampoline du Hobie Cat 16 avec lequel elle a écumé tant de plans d’eau. Lydie et Xavier restent concentrés sur la route, Pierre de Neo Marine a insisté : aucun détour ou halte impromptue n’est envisagé compte tenu du planning déjà surchargé. Sur le coup de midi, devant Fort-de-France, un petit vent thermique se lève. Il ne dépassera jamais 10 nœuds, mais c’est bien suffisant pour naviguer à la voile. Les Nautitech sont en effet des multicoques au poids maîtrisé, même en configuration grande croisière, et leurs largeurs de coques raisonnables combinées à une surface de voilure généreuse en font de bons marcheurs dans les petits airs. Pierre et Baptiste lancent la procédure de départ. La tension monte, surtout quand une vedette rapide inter-îles s’invite au milieu de la flotte dans les dix minutes. A moins que ce ne soit nous qui soyons un peu au milieu du chenal ? Mais tout le monde réagit en bon marin et se range côté sud. Il ne sera même pas nécessaire de relancer la procédure. A une minute du départ, nous sommes un peu tôt sur la ligne. Breathe, le référent de la flotte, est sous notre vent, mais Bruno réussit malgré tout à abattre le long de la ligne, toutes voiles choquées pour ralentir. Top départ, grand-voile et solent autovireur sont bordés en quelques secondes, et à peine a-t-on pris de la vitesse que le Code 0 est déroulé. Nous ne l’avions pas sorti avant car il est impossible de virer très rapidement avec cette voile. Sur le premier bord de bon plein, nos concurrents qui ne disposent pas de cette arme fatale naviguent sous solent. Plus rapides, nous creusons déjà un bel écart. Pour empanner à la bouée, nous préférons rouler puis dérouler le Code 0 ; on perd certes un peu de temps, mais c’est plus sûr. Sur le bord de portant, nous perdons forcément un peu de terrain, mais restons en tête malgré un enroulé de Code 0 un peu prématuré. Le parcours est ensuite en route directe vers Grande Anse, et donc un peu plus abattu que le premier bord. Nos concurrents tiennent cette fois leur voile de portant – Code D ou spi asymétrique – et nous ne les lâchons pas des yeux. Domi la joue même régate au contact en suivant l’évolution des écarts à l’AIS. Nous craignons que le vent ne tombe à l’approche du cap Salomon – c’est bien ce qui se passera, mais nous conservons notre leadership. Derrière nous, le jeune équipage de June fait une très belle deuxième place, quand Breathe complète le podium après sa victoire de 2023.
Mais le classement est anecdotique – l’essentiel est ailleurs. Ce qui compte, ce sont les relations entre équipages – nouées en l’espace de trois jours seulement –, qui sans doute vont se croiser à nouveau avec plaisir, voire naviguer de concert aux quatre coins du monde dans les mois à venir. Ces trois jours ont assurément été riches en moments partagés, balades, navigations, apéros, et bien sûr repas. Je retiendrai les dizaines d’astuces et anecdotes échangées, les centaines d’éclats de rires spontanés – autant de souvenirs à jamais gravés. Dans tous les cas, si on me propose à nouveau de m’échapper en 2025, c’est sûr, je me fais la belle.

Le ti-Punch de Roccatéa
25% de jus de citron vert
25% de sucre de canne ambré
50% de rhum de très bonne qualité.
Remuer au shaker (pas à la cuillère James) avec des glaçons, et c’est prêt !
L’astuce de Xavier pour des citrons verts pleins de jus : choisir ceux avec la peau le plus lisse possible aux extrémités.



