La course au large en multicoque est une spécialité bien française, et c’est sans doute la raison qui explique pourquoi la France est le premier pays au monde à voir revenir les voiliers à passagers. Quatre liaisons maritimes régulières à la voile y sont en effet ouvertes ou sur le point de l’être. Les pionniers du renouveau sont quatre jeunes Bretons qui ont lancé dès 2020 la compagnie maritime Îliens. Leur cible ? La traversée entre Quiberon et Belle-Île, effectuée chaque année par plus d’un million de passagers. Fiers de leur métier de marin, mais soucieux de moins impacter leur environnement, Lou, Inès, Jonas et Léon font l’acquisition d’un catamaran d’occasion, un Ocean Voyager. Ce multicoque est initialement destiné au day-charter, mais sa stabilité et sa grande plate-forme sont jugées particulièrement bien adaptées au transport de passagers. De fait, le catamaran peut accueillir jusqu’à 79 personnes à bord, en partie abritées sous le bimini rigide, et dans tous les cas par le pare-brise avant. Il y a même un bar extérieur qui sert des boissons chaudes ou fraîches, ainsi que des viennoiseries et des sandwiches. Dès leur troisième saison, le quatuor enregistre plus de 20 000 passagers transportés, et atteint l’équilibre financier. Certes, en captant moins de 2 % du trafic, c’est une goutte d’eau, serait-on tenté de dire, mais l’essentiel n’est pas là. En naviguant entre 60 % et 80 % du temps à la voile et en annulant moins de 2 % des traversées pour cause de mauvais temps, ils ont fait la preuve que le concept est à la fois viable et séduisant.
Objectif : à la voile dès 7 nœuds de vent
L’équipe d’Îliens est prête à partager toutes ses données ; du coup, leur expérience en inspire d’autres – notamment des passionnés de course au large, qui fondent Sailcoop en 2021. Ces marins se donnent pour mission de « proposer, partout où c’est possible, des alternatives de transport décarboné à la voile ». Trois marchés sont identifiés : courte, moyenne et longue distance (plus de 300 milles). Sailcoop se lance tout de suite sur le deuxième avec une liaison entre la Côte d’Azur française et la Corse (100 milles). Ils inventent un contrat de gestion- exploitation et convainquent deux Propriétaires de leur confier leurs voiliers de 50 pieds. Avec 120 passagers transportés la première année, 1 200 l’an passé et une perspective de 1 800 pour la saison 2024 qui vient de commencer, l’équilibre économique est en vue, et leur donne de la confiance pour lancer un nouveau bateau et une nouvelle ligne. De la confiance et un cadre juridique car, initialement, les voiliers homologués en utilisation commerciale (NUC) n’avaient pas le droit de faire des lignes régulières. Mais le tribunal administratif a donné raison à Sailcoop, et les Affaires Maritimes travaillent avec eux pour faire évoluer la réglementation et ouvrir grand la voie au transport de passagers à la voile sur moyenne distance.
Ainsi, dès ce mois de juin 2024, ils desservent le magnifique archipel des Glénan, avec 3 allers- retours par jour, comme les vedettes classiques, mais à la voile ! Pour cela, les marins de Sailcoop ont imaginé un catamaran vraiment adapté au transport de passagers en mode côtier. L’équipe a proposé une joint-venture entre le Chantier de l’Arsenal de La Rochelle avec le cabinet VPLP fondé par Marc Van Peteghem et Vincent Lauriot Prévost dans le but d’améliorer les performances du modèle habituel proposé par le chantier. La technique d’assemblage de panneaux sans moule a été conservée – elle est écologiquement très intéressante car produisant peu de déchets –, mais l’appui des architectes navals a permis de gagner près de 10 tonnes par rapport au modèle original. Le plan voilure, quant à lui, a été boosté à 180 m2 : « L’idée, ce n’est pas d’aller vite à la voile, mais d’aller vite à la voile », nous confie dans un grand sourire Yann Royer, de Sailcoop. Si l’on décrypte le bon mot, l’important, plus que la vitesse pure, c’est d’être en mesure de couper les moteurs dès 7 nœuds de vent. Avec une capacité de 80 passagers dont 45 places totalement abritées des embruns et du vent, un accès et des toilettes pour personnes à mobilité réduite (PMR) et enfin une plate-forme pour les vélos et les bagages, on peut considérer que l’expérience passager a été particulièrement soignée – et ce, quelle que soit la météo. Le multicoque à dérives fait 18,60 m de long, 8,67 m de large et pèse 15,8 t lège – contre 24 t pour l’Ocean Voyager d’Îliens. Le catamaran, qui a coûté 1,6 million d’euros HT, a été financé pour un tiers par les 2 500 sociétaires de la coopérative, un tiers par des investisseurs privés et un dernier tiers par emprunt bancaire.
100 % de voyageurs satisfaits par l’expérience
Si l’on en croit l’expérience méditerranéenne, le profil des passagers sera plutôt jeune (25-35 ans), sensible à l’écologie et aux questions environnementales. Si 80 % n’ont jamais passé une nuit en mer, beaucoup ne sont même jamais montés sur un bateau. L’expérience vécue sur les traversées vers la Corse satisfait 100 % des clients. « Au lieu d’être entassés à 2 000 dans un ferry, on navigue à 8, on peut parler avec le skipper, on passe la nuit « en passerelle » et le parcours traverse un sanctuaire pélagique. Sur 90 % des traversées, les passagers peuvent voir des dauphins, des globicéphales, des cétacés – on pourrait presque le mettre dans le contrat ! » s’enthousiasme Yann. Le Britannique Andrew Simons, à la tête de SailLink, abonde en ce sens. Pour le marin-scientifique qui a lancé une nouvelle liaison transmanche entre Douvres et Boulogne-sur-Mer, choisir la voile, « c’est à la fois un mode de transport et une expérience. Les ferries conventionnels sont vraiment pensés pour être connectés aux autoroutes et, quand on aime voyager en train, en vélo ou à pied, on s’aperçoit que les connexions ne sont pas vraiment prévues pour cela ». SailLink accoste au cœur des villes et ses passagers ne font pas que passer, ils se restaurent et logent le plus souvent, au moins une nuit, dans les ports desservis. La très bonne surprise est venue des autorités, tant locales que maritimes, douanières ou de la Police aux Frontières. Andrew s’attendait à encaisser des « ça ne marchera jamais » et autres « on a suffisamment de problèmes comme cela ». Au final, les responsables des administrations ont accueilli son initiative avec enthousiasme et font tout leur possible pour faciliter les opérations de son catamaran.
SailLink a commencé sur la meilleure route possible, en intégrant la distance bien sûr, mais aussi le vent, les marées, les courants, la traversée du rail cargo, la facilité d’accès aux ports de départ et d’arrivée – sans oublier la proximité d’une gare… Aussi Andrew a-t-il pu valider le fait de traverser tous les jours entre Douvres et Boulogne, et quel rythme de rotations il était possible de respecter. La plupart du temps, l’équipage de SailLink parvient à traverser sur un seul bord, avec un temps de trajet compris entre 3h30 et 4 heures.
Pour cela, les marins doivent naviguer entre 9 et 10 nœuds sur le fond, avec l’aide des marées bien sûr, ce que seul un grand catamaran rapide est capable de réaliser. C’est pourquoi Andrew vient de faire l’acquisition d’un Lagoon 57S de 1993 avec l’aide d’investisseurs.
Auparavant, l’entrepreneur a pu tester pendant 4 ans et demi – incluant la période Covid – un catamaran Privilège d’une douzaine de mètres. A bord du Lagoon, douze personnes, au lieu de six précédemment, peuvent prendre place dans le cockpit, sans aucune interférence avec les manœuvres, qui reviennent toutes aux postes de barre. Le cockpit est entièrement protégé afin que ni la pluie ni les embruns ne viennent perturber les passagers : « L’idée n’est pas de rentrer à l’intérieur, de s’asseoir et de se mettre à regarder son téléphone. On souhaite que nos passagers gardent le contact visuel avec la mer, pour leur propre confort, mais aussi parce qu’ils viennent pour vivre cette expérience-là. On préfère garder l’espace intérieur pour les vélos, ils ont plus besoin d’être protégés que nous ! » Le catamaran est immatriculé sous pavillon anglais et homologué avec l’aide de ses architectes initiaux – encore le cabinet VPLP –, pour les calculs de stabilité. L’aller simple est à 110 euros, plus 20 euros pour un vélo, et autour de 180 euros pour un aller-retour. Pas de nouvelle construction en vue pour SailLink : le multicoque le plus écologique restant encore et toujours un catamaran d’occasion. En revanche, des projets de modifications sont en cours, comme l’aménagement d’une plate-forme arrière entre les jupes pour accueillir un garage à vélos, la modification de l’intérieur pour que les passagers puissent s’asseoir face à la route et continuer ainsi à voir la mer, la mise en place d’une propulsion hybride pour entrer et sortir du port en mode électrique, ou encore la pose de panneaux solaires sur le bimini et le rouf… En tout cas, Andrew est serein : « Le développement du transport de marchandises à la voile nous donne confiance, car, si ça marche pour le fret, ça devrait aussi pouvoir fonctionner pour les passagers. » Il rêve même d’une deuxième ligne, peut-être entre Cherbourg et Weymouth, ou Newhaven et Dieppe – pile sur la route des cyclotouristes entre Londres et Paris.
Sur longue distance, l’essai tenté par Sailcoop avec leurs deux monocoques de 50 pieds de boucler une transat entre Méditerranée et Antilles (40 jours) a été couronné de succès avec 100 % de taux de remplissage. Mais l’échec de la saison hivernale entre Guadeloupe et Martinique leur a fait renoncer à renouveler l’expérience. Pour ce marché, ils échangent donc avec les compagnies de transport de marchandises à la voile afin de commercialiser leur capacité de transport passagers. Car, autant le transport passagers en est au stade expérimental, autant celui du cargo a 15 ans d’avance – l’offre a même littéralement explosé. Celle-ci vient de la part d’opérateurs spécialisés, tels TOWT, Neoline, Grain de sail, Windcoop, Hisseo ou encore Zéphyr & Borée. Mais la voile a aussi convaincu quelques gros chargeurs ou armateurs historiques. Le leader mondial des céréales Cargill a ainsi équipé en août 2023 son énorme vraquier Pyxis Ocean de deux ailes rigides. Elles permettent d’économiser en moyenne 3 tonnes de fuel par jour, et jusqu’à 11 tonnes quand les conditions de vent sont favorables. Si ses WindWings développées par BAR Technologies sont inspirées du monde de l’aviation, les AYRO Oceanwings conçues par VPLP (ils sont toujours là…) sont issues de l’aile développée pour le trimaran BMW-Oracle et la Coupe de l’America. Il y en a quatre de 363 m² à bord du Canopée, le navire affrété par ArianeGroup chargé de transporter les éléments de la fusée Ariane 6 vers Kourou en Guyane. Même s’il s’agit d’une propulsion mixte diesel et voile, les résultats sont au-dessus des attentes du côté de la propulsion vélique. Le navire de 121 m déplaçant 3 150 t a déjà atteint 11 nœuds sous voiles seules dans 25 nœuds de vent de travers dans les alizés, tous moteurs coupés. La société Louis Dreyfus Armateurs travaille quant à elle à l’ouverture d’une ligne de rouliers entre l’Europe et la côte est des Etats-Unis à l’horizon 2027, avec des navires combinant propulsion vélique et bio-méthanol, visant à réduire de 70 % les émissions de CO2.
Un trimaran géant plus rapide que les cargos
Mais tous les exemples de cargos cités ci-dessus concernent des monocoques. Or les purs voiliers pourraient, eux, réduire de 90 % ces mêmes émissions. Les multicoques ne seraient-ils pas en ce sens LA solution idéale ? C’est en tout cas l’avis des fondateurs de la start-up française Vela, lancée fin 2022. Ces cinq ingénieurs, entrepreneurs, navigateurs – dont un certain François Gabart – ambitionnent de concevoir et armer des voiliers-cargos d’un nouveau type. L’objectif est de proposer une alternative décarbonée au fret maritime international, avec une solution de transport de marchandises performante et assurée à 100 % à la voile. Cette notion de performance recouvre plusieurs aspects : bilan écologique bien sûr, mais aussi économique, avec des coûts, des délais et une fiabilité restant cohérents avec les habitudes du marché. Aussi, Vela s’appuie sur deux partenaires de choix pour le développement de ses futurs navires : Mer Concept, la société de François Gabart en charge notamment du trimaran Ultim SVR-Lazartigue, et encore une fois VPLP Design. Le rêve de départ était de concevoir, dixit le skipper multi-titré, « un avion des mers, mais sans pétrole et donc 100 % à la voile ». En s’appuyant sur les transferts de technologie de la course au large tout en respectant les normes de la marine marchande, l’équipe a conçu un trimaran de 67 mètres de long équipé de deux mâts avec un tirant d’air à 61 m. Large de 25 m, l’ensemble procure une formidable plate-forme de chargement d’un seul niveau, favorisant les opérations de manutention. Le navire peut ainsi accueillir jusqu’à 500 palettes, soit l’équivalent de 25 semi-remorques ou 51 conteneurs EVP (équivalent 20 pieds), pour une charge maximale de 340 tonnes.
Leurs études l’assurent, le trimaran est le plus rapide et le plus efficace dans toutes les conditions météo. Il serait même plus rapide qu’un navire conventionnel sur un parcours transatlantique. Dans le sens Europe-Etats-Unis, la traversée est estimée à 8-10 jours, contre 10 à 13 jours dans le sens inverse. De plus, la stabilité naturelle du multicoque lui permettra également de se passer de ballast, éliminant ainsi tout risque de transporter des espèces invasives. Si le premier navire est prévu pour être livré début 2025, à horizon 2028, c’est une véritable flotte qui devrait proposer un départ par semaine. Capable de faire escale dans des ports secondaires au plus proche de ses clients, le trimaran de Vela permettra également d’optimiser le pré et le post-acheminement. Devenus indépendants des cours du pétrole, les taux de fret auront eux aussi la stabilité d’un multicoque, ce qui apportera de la sérénité aux chargeurs. Cette voie maritime réduira de 95 % les émissions de CO2 sur le transport pur par rapport à un porte-conteneurs conventionnel, de 80 % sur l’ensemble du cycle de vie du trimaran, et enfin sera 700 fois moins impactante que l’aérien. En associant leur image à celle d’un mode de transport vélique, écologique et moderne, issu de la course au large, les clients potentiels ne devraient pas manquer. Et ils sont d’ores et déjà nombreux à s’intéresser à l’offre de Vela, tous issus de secteurs à forte valeur ajoutée : produits technologiques, art de vivre (vin, cosmétique…) ou artisanat d’art. Certes, le retour de la voile peut sembler anecdotique au regard des 99 800 navires marchands à propulsion thermique en service dans le monde. Mais l’International Maritime Organisation (IMO) s’est engagée à réduire les émissions de CO2 du secteur de 50 % à l’horizon 2050. Les armateurs de navires, qu’ils soient passagers, dédiés au transport, à la pêche ou encore à la recherche scientifique, sont tous intégrés dans une économie et des enjeux globalisés. Ces acteurs commencent à prendre conscience que la propulsion éolienne est une véritable alternative. Dans ce cadre, le multicoque à voile est un moyen de transport particulièrement respectueux de son environnement, véhiculant une image à la fois moderne et positive.
Alors, pour ces nouveaux navires de transport à la voile, doit-on parler d’innovation ou de retour aux sources ? Si l’expression « pionniers du renouveau » peut sembler un peu trop facile, elle résume pourtant tout à la fois la pertinence et l’urgence de se tourner à nouveau vers cette énergie inépuisable et propre, aussi ancienne que la vie sur terre – le vent. Et il n’y a pas meilleur moyen de l’utiliser pour se déplacer vite et loin que le multicoque, même si ce dernier n’a « que » 5 000 ans. Est-ce que l’avenir passera par les foils ? Impossible de savoir si l’un des Ultims actuels se transformera un jour en navire à passagers. L’expérience client serait pourtant aussi excitante qu’incroyable. Et peut-être que voler au-dessus des vagues pourrait même être confortable…
Pour réserver votre billet :
www.sailcoop.fr - www.iliens.fr - www.saillink.co.uk